Splendide et élitiste, Top Spin 3 est le parfait exemple séparant le fameux Wii Tennis fantaisiste qui rend le jeu vidéo accessible à tous et une simulation technique si pointue qu’elle se destine à une population peut-être en voie de disparition : les core gamers.
Top Spin 3 fait peur. Malgré tous les efforts de modélisation des corps et des visages, les expressions des joueurs et joueuses en mouvement ont quelque chose d'effrayant, comme leur structure osseuse. Cela se ressent moins avec des joueurs fictifs ou créés via les habituels outils de création qu'avec les vrais joueurs du circuit dont on a une référence, mais malgré tous les progrès, les tissus qui volent au vent ou les gestes parfois délicats, les silhouettes rejoignent les cohortes d'avatars 3D de Oblivion à Mass Effect qui restent des esquisses d'êtres humains, pour ne pas dire des monstres.

Top Spin 3 a plutôt bon goût. Trois anciennes stars du tennis rejoignent un panel d'athlètes contemporains attendus : la championne des années 90 Monica Seles, le puissant allemand rouquin Boris Becker et surtout, surtout, le suédois aux cheveux longs, aux tenues blanches à fines rayures, à la raquette en bois, la légende du tennis moderne responsable de l'âge d'or du tennis, n°1 mondial de 1977 à 1981 : Björn Borg. De gros efforts ont été faits pour reconstituer leur attitude sur le cours et il faut chipoter un peu et revenir aux limites de ces avatars 3D, pour, par exemple, faire remarquer que Borg n'avait pas de pectoraux aussi visibles et que impassible, et surnommé Iceborg, celui-ci ne se laissait jamais aller à des gestes de victoire en cours de partie (avant de tomber rituellement à genoux à presque chaque nouvelle victoire à Roland Garros (6) ou Wimbledon (5)).

Top Spin 3 fait peur parce que sa maniabilité est d'une rigueur implacable. A un point tel que même après plusieurs heures de jeu, un joueur à peu près normalement constitué, nourri aux jeu de tennis 2D enfantins puis habitué aux tournois enfin adultes de Virtua Tennis (registre arcade) à Top Spin 1(référence réaliste), cherche encore à maîtriser les bases. Il y a bien une « école » pour apprendre tous les coups, des plus simples au plus risqués. Une courbe progressive de la carrière qui commence par des matchs qualifiés d' « échauffements ». Et pourtant, balles sous le nez après balles sous le nez, d'évidence Top Spin 3 impose une jouabilité assez singulière pour déconcerter les mains.

Top Spin 3 fait mal. Il faut entrer dans le détail aride du placement et du timing * du coup à donner pour essayer de saisir d'où vient cette absence de convivialité et de spontanéité du coup de raquette à mille lieux, évidemment, du Wii Tennis où il suffit de bouger le bras pour renvoyer la balle mais aussi d'une spontanéité instinctive héritière de tous les jeux de tennis. Ainsi, cherchant sans doute à coller à la réalité, Top Spin 3 incite vivement à préparer son coup dès que l'adversaire a frappé la balle de l'autre côté du filet. Le joueur court donc après la balle en maintenant appuyé le bouton du coup prémédité. Une fois placé correctement sur le cours, il doit, idéalement, relâcher le stick directionnel qui lui a permis de se positionner pour à nouveau s'en servir et donner l'angle voulu à la balle. Alors seulement il faut relâcher le bouton qui déclenche le coup. Le tout avec obligation, comme en vrai, d'une prise de balle au moment où elle commence à retomber après le rebond et avec un corps placé à la bonne distance pour effectuer le geste requis (les 7 très belles positions de caméra optionnelles proches ou éloignées ne changeant rien à l'affaire). Ce à quoi peuvent venir s'ajouter la gestion des 2 gâchettes pour déclencher des coups spéciaux (potentiellement gagnants), et un bouton supplémentaire permettant de se repositionner au centre du cours, soit disant plus sûrement qu'avec le stick analogique. A l'écran comme dans le mode d'emploi, il faut presque des schémas pour suivre la succession des actions à effectuer.

Top Spin 3 a plutôt bon goût également en ressuscitant discrètement (trop) parmi les 8 morceaux musicaux inclus (Franz Ferdinand, Jamiroquai, Calvin Harris…) le fameux et culte et presque oublié Fool's Gold des Stone Roses (1989).

Top Spin fait mal. L'ensemble des gestes devrait idéalement être plus fluide que la parole, et pourtant, la coordination du tout, aussi proche de la réalité semble-t-elle être, altère sans en avoir l'air des habitudes tactiles tatouées depuis des années. Comme toujours, cela est affaire de synchronisation et de micros secondes, et chacun appréciera avec sa propre horloge interne et son aptitude à la coordination instinctive des yeux et des doigts. Néanmoins, même s'il est probable que, avec beaucoup de patience, la marge d'apprentissage soit accessible, le niveau d'exigence pour entrer sur les cours de Top Spin 3 est élevé. Clairement, cette simulation s'adresse aux pros du joypad. Comme un Gran Turismo, une telle simulation pointue de sport reste tout à fait légitime mais elle procède par élimination élitiste plutôt que par rassemblement populaire.

Top Spin 3, club fermé. A l'heure de la remise en question des bases du jeu vidéo, en particulier de son élitisme ergonomique, Top Spin 3 doit savoir qu'il se coupe l'accès à un « grand public ». Celui, nombreux, amateur-spectateur du vrai tennis qui serait tenté par les atours réalistes next-gen de cette super production visuelle, et celui qui prend plaisir à jouer au tennis simpliste de Wii Sports. Même des gamers aguerris pourraient se retrouver très vite plantés au fond du cours par l'exigeante maniabilité du jeu. Avant la Wii ce genre de question ne se posait pas, depuis son ouverture à un énorme public indéfinissable, n'importe quel jeu qui s'appuie sur un univers populaire (en particulier le sport, et donc le tennis) va être amené à se poser la question de son public. Celui des core gamers de plus en plus confiné à un marché de niche, ou celui du grand public, moins exigeant mais oh combien plus nombreux. Volontairement ou non, Top Spin 3 a choisi. FBdelaB

* Timing particulièrement réussi pour la sortie du jeu calée exactement entre les championnats de Roland Garros et Wimbledon 2008.