S’il fallait de nouveaux indices des difficultés de Sony à trouver le ton juste pour vendre sa PS3, la présence du jeune chanteur de R&B Pokora et d’une starlette du porno pour seuls invités « médiatiques » repérés lors de la soirée de lancement de la PS3 sous la Tour Eiffel, suffirait à stigmatiser la confusion où s’enlise Sony Computer. Pokora intéresse une très jeune clientèle adolescente, celle qui n’a justement pas les moyens de lâcher 670 € pour une PlayStation 3 (il faut bien au moins un jeu), et la jeune starlette sexy, plus glam que chic, a gardé sur elle, heureusement, sa doudoune blanche.
Indices publics
La presse aurait dû le voir venir. Sony aurait dû le voir venir. Nul besoin d’un sondage national. Quelques questions ici et là, une visite dans les forums, ces coulisses du web où tout se hume, auraient pu suffire. Les alertes au dérèglement climatique aussi. Le calendrier ne décide plus de la pluie et du beau temps et la deuxième nuit officielle de printemps se sera avérée, en 2007, une nuit d’hiver, sèche et cinglante comme une gifle encaissée à froid…
Quelques heures avant la soirée de lancement, lors d’un talk show télévisuel où l’actualité de la sortie de la PlayStation 3 a réussi à se glisser entre deux analyses échauffées de la campagne pour les élections présidentielles, la question d’un téléspectateur au téléphone fut plus une plainte qu’une interrogation : « la PlayStation 3 est trop chère ». Tout le monde le savait. Et pourtant, comme le parti socialiste évincé lors d’un fameux 1er tour des urnes le 21 avril 2002 alors qu’on le croyait majoritaire, Sony vient de vivre son choc électoral ce 22 mars 2007 : l’abstention. Avec en creux, puisque les acheteurs ne sont venus ni en masse ni même nombreux s’intéresser à la PlayStation 3 le soir de son coming out en France, le soupçon que leur adhésion se soit reportée sur les consoles concurrentes : la Xbox 360, première arrivée sur le marché fin 2005, ou l’économe mais originale Wii. Pire scénario imaginable qui ne laisserait aucune chance à un deuxième tour pour la PS3, les plus militants des gamers auraient, pour le prix d’une hypothétique PS3, déjà opté et vidé leurs poches pour un couple Xbox 360/Wii.
Amis ami
Si la frilosité des consommateurs vis-à-vis de la PlayStation 3 était en partie prévisible, le suivi au quotidien des aléas hardwares et des erreurs de communications accumulés par Sony Computer depuis deux ans ne préparait tout de même pas à voir sombrer en direct le favori des consoles de salon. A 20H, les « barbelés » dressés sur les célèbres Champs-Élysées devant la Fnac et le Virgin Megastore, et les deux camionnettes militaires en faction entre les deux magasins, ne protégeaient qu’un seul client. Un candidat photogénique providentiel presque douteux tellement caméras et micros étaient en manque de matière première. Il ne savait pas s’il allait acheter un jeu, et si « oui peut-être finalement », lequel.
A 21H sur le quai Suffren au pied de la Tour Eiffel où Sony avait prévu, service d’ordre et infirmiers compris, d’accueillir plusieurs milliers de sympathisants entre un écran (pas si) géant et deux bateaux réservés à la presse, dont un à la chaine spécialisée GameOne lancée dans un vain direct de 3 heures, il fallait s’appliquer pour trouver de vrais acheteurs parmi les curieux et la masse des reporters cherchant désespérément quoi filmer. Le sourire encore vierge de Toufik et le regard curieux de son amie Faïza attirèrent le modeste et bien suffisant carnet de notes d’Overgame. A 18 ans, Toufik a presque toutes les consoles de jeu chez lui, et c’est la carte bleue de Faïza qui va lui offrir la PlayStation 3. Ils sont là, comme les rares autres, parce qu’ils ont répondu à l’email du club PlayStation où est inscrit Kevin, le copain joueur qui accompagne Toufik et Faïza mais qui ne fera pas l’acquisition d’une console lui-même. Budget serré oblige, le trio n’achètera pas de jeu ce soir et se contentera de lancer des jeux PS2. La rétrocompatibilité limitée de la PS3 ne les inquiète pas outre mesure et nous sommes heureux de pouvoir leur confirmer sur le moment, par chance et pour l’avoir vérifié, que leur jeu préféré Kingdom Hearts II fonctionne bien sur PS3, en tous cas avant la mise à jour 1.6 du firmware disponible depuis le 22 mars. Heureux d’être là, sous les lumières des caméras encore hagardes qui vont bientôt les repérer, les trois amis se retournent pour regarder, enthousiastes, la bande-annonce de Spider-Man 3 projetée sur la toile blanche tendue dehors. Engloutis par la surabondance de caméras et de reporters, ou partis, lassés avant l’heure, on ne les verra pas sur le tapis rouge des premiers acheteurs.
Dans un espace sombre presque vide qualifié « d’enclos » par un cameraman direct, au pied de l’écran où les facéties de Jean Dujardin en OSS 117 ne chauffent pas l’atmosphère, Dario et Franklin tendent les mains pour attraper par-dessus les barrières des sachets de chips et des canettes de soda miniatures distribués gracieusement par Sony. A 20 ans Dario travaille aux Galeries Lafayette et visiblement son salaire lui permet d’acheter la PlayStation 3 ce soir. Il a d’ailleurs un écran Plasma chez lui. Son ami étudiant, lui aussi inscrit au club PlayStation, sera son partenaire de jeu sur Ridge Racer 7 qu’il lui a recommandé. Mais il devra s’acheter une manette lui-même. Peut-être pas ce soir. Pour tous ces jeunes gens, le format Blu-ray n’évoque pas grand-chose au-delà d’une capacité de stockage plus importante qu’un DVD. Certains jouent sur des télés à tube, et le terme HD ne vient aux lèvres de personne.
Récidiviste
Lors de la sortie de la PlayStation Portable en France en 2005, Microsoft avait parasité pendant quelques jours et avec beaucoup d’humour le showroom classieux de la PSP en habillant la vitrine d’un Pressing en face aux couleurs de la Xbox 360. Embrassant ouvertement l’affrontement virtuel de leurs consoles, le challenger de Sony devenu dorénavant vraie menace dans l’ère next-gen, s’est à nouveau introduit avec malice et des moyens adaptés à la soirée Sony. Au point de lui voler la vedette. Le SMS « Xbox 360 vous souhaite une bonne soirée… De la part de la Xbox Team » reçu par la plupart des journalistes à 22H créa un frisson de joie au point de détourner un instant l’attention du chanteur Pokora accompagné de 7 complices tous lookés bad boys chics. Un peu plus tard, quand une péniche Xbox 360 éclairée passa, toutes sirènes hurlantes, le long du quai réquisitionné par Sony, les reporters photographes se mirent à courir en tous sens et des éclats de rires libérateurs fusèrent. Il ne manqua que les canons à confetti pour conforter l'impression que l’humour et la fête étaient à bord de la joyeuse péniche verte.
Éphémère
A 23H, la petite embarcation, abritant dans ses cales le magasin Fnac éphémère promis, fit péniblement un petit aller-retour entre deux ponts avant de venir se caler opportunément sous la Tour Eiffel au moment où celle-ci clignote de mille feux. Les photographes avaient été conviés de l’autre côté de la Seine pour immortaliser l’image iconique d’une PlayStation 3 géante dressée, telle une petite sœur, aux pieds de la Tour Eiffel. Malheureusement pour Sony, la péniche Xbox 360 choisit ce moment là pour revenir faire un tour, puis deux, sous les pupilles grandes ouvertes des téléobjectifs ravis de cette intrusion rock’n roll.
A 0H20, tout était terminé. Il n’y avait déjà plus de candidats à l’achat d’une PlayStation 3 ou prêts à se jeter dans la mêlée médiatique condamnée à se filmer elle-même. Assailli, avant d’entrer dans les cales étroites du magasin Fnac interdit à la plupart des journalistes, par une foule agressive de micros et de caméras comme le gagnant d’une course autour du monde ou d’une élection, le premier acheteur repartit bredouille : sa Carte Bleue refusant apparemment de fonctionner. Peut-être était-il venu, comme quelques autres, récolter ses 15 minutes de célébrité télévisuelle promises par Andy Warhol dès 1968 ? Sans scrupule aucun, et confirmant Warhol, l’armée médiatique embarquée se tourna alors vers le deuxième acheteur PS3. Il montra volontiers son exemplaire de Ridge Racer 7 en avouant avec candeur avoir acheté dans la journée autres jeux et accessoires "à République", dans le quartier parisien bien connu des magasins spécialisés jeux vidéo.
Touché, coulé
De 20 à 50 PlayStation 3 auraient trouvées acquéreurs sur les 1000 réservées à cette soirée. Les langues des reporters brusquement fins analystes se délient pour valider tout haut l’évidence : oui il fait froid, la PS3 est chère, les exclusivités de jeux sur PS3 de plus en plus rares, et la date, loin de Noël, est peut-être mal choisie.
Est-ce le mauvais souvenir de l’organisation houleuse du lancement de la PlayStation 2 au Virgin Megastore des Champs-Élysées en novembre 2000 ayant provoqué une quasi émeute qui a poussé Sony à proposer à la Fnac concurrente cet évènement éloigné des blessures médiatiques ? Est-ce l’accueil décevant de la PSP le soir de lancement lui aussi mis en scène au Virgin Megastore en août 2005 ? Hormis l’absence de clientèle, tout était pourtant prévu par Sony, même la bonne volonté. Quatre cars attendaient en effet sur le pont d’Iéna de raccompagner les nouveaux propriétaires de PS3 dans leurs quartiers via différents circuits à travers la ville. A minuit et demi, ils étaient encore là et deux d’entre eux restaient tout phare éteint. Quelques journalistes essayèrent de profiter de ces navettes mais elles avaient pour mission de ne pas bouger avant d’être remplies. Attraper le dernier métro fut un objectif plus sûr.
Spirale descendante
Ce qui semblait une bonne idée évènementielle sur le papier s’est transformée en scénario catastrophe pour le lancement de la PS3 à Paris. L’absence des passionnés habituels de jeux vidéo ou de gadgets de haute technologie, de stars de poids, d’animation digne de ce nom, le froid obligeant pendant quatre heures plus de cent reporters, et presque autant de caméras, à se blottir comme des sardines et le ventre vide, dans un joli mais exigu bateau à quai, le culot de Microsoft avec son insolante et très réchauffante contre manifestation, ne pouvaient conduire qu’à ce terrible naufrage.
Enfermé dans sa tour d’ivoire de certitudes théoriques comme un président bunkérisé au palais de l’Élysée, visiblement déconnecté des réalités quotidiennes, Sony s’est créé son propre Titanic. Et même s’il n’y a pas eu mort d’homme, le bateau gonflable PlayStation 3 a métaphoriquement coulé par une nuit glaciale de mars 2007.
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